Dans les coulisses de L’Oiseau de feu à Saint-Étienne, version Orchestre Ose!, Daniel Kawka et Lionel Martin
La parution du CD et la projection en salle de la représentation unique de L’Oiseau de feu, le 4 octobre 2022 à l’opéra de Saint-Etienne, est l’occasion d’interroger Daniel Kawka et Lionel Martin. Comment ont-ils appréhendé et transcendé le défi lancé par Ludovic Chazalon, directeur artistique du Rhino Jazz(s) Festival ?
Vous, qui considérez « l’interprète comme un co-créateur, un initiateur », quelle a été votre réaction quand Ludovic Chazalon vous a proposé de travailler avec Lionel Martin, saxophoniste « de l’extrême » – du jazz au punk – plutôt connu pour être un spécialiste des musiques improvisées ?
Daniel Kawka : J’ai trouvé la proposition de Ludovic très exaltante. Dans le même temps je découvrais l’art de Lionel et ai perçu immédiatement sur quelle croisée d’imaginaire, de poésie sonore, de virtuosité, vers quelle aventure il pourrait nous conduire, moyennant un « accord » complice avec Stravinsky lol. J’ai toujours accordé une place particulière à l’expérimentation. Que ce soit à la tête de l’EOC, ou de Ose! avec des pièces dites mixtes qui mettaient en dialogue instruments et machines, sons instrumentaux et électroniques dans des mixtures et des relations de dialogue où l’idée d’aléa, d’improvisation, de décision instantanée créaient cette illusion entre écriture et improvisation. Une œuvre est certes close sur elle-même, mais peut être ouverte aussi. Le principe même de l’interprétation est la flexibilité, temporelle, la variabilité des couleurs instrumentales, etc…Nous avons seulement poussé plus loin ce rapport où Lionel avec ses saxophones miroitants dilate le temps et l’espace, dialogue, s’épanche et relie, sur le terrain de l’écoute et du sensible. Faire de la musique ensemble prend
ici tout son sens. L’histoire n’est plus guidée par la narration, mais par un air plus vif, un vent de liberté qui emporte avec lui interprètes et publics.
Une rencontre artistique initiée par le Rhino Jazz(s) Festival
Quelle a été votre réaction quand Ludovic Chazalon vous a proposé de travailler
avec Daniel Kawka ?
Lionel Martin : Ludovic est un savant alchimiste qui sait mettre en relation les énergies et les personnes. Il nous a fait nous rencontrer en 2021, lors du Grand Barouf, celui où j’habitais un container au milieu des œuvres de Robert Combas et proposais des performances 24h sur 24h. Il était prévu que Daniel donne une conférence sur Stravinsky et que je lui réponde en musique. Le thème était « Le
Sacre du printemps », j’ai improvisé humblement d’après la partition en réponse à la conférence très riche de Daniel. Nous avons eu ensuite un temps d’échange et je crois que c’est là que Ludovic c’est dit, prochaine étape « L’Oiseau de feu » avec le symphonique… Ma réaction, pour revenir à la question, a été pas de temps à perdre, je commence à travailler !
Quels ont été les principaux défis que vous avez dû relever ?
DK : Le principal pour moi a été de fixer préalablement Lionel et moi, puis ensemble, les points de rencontres, les boucles d’orchestres (loops), les points d’arrêt, les suspensions temporelles pour laisser Lionel libre d’improviser, de doubler les lignes mélodiques, de les tuiler etc… et conduire son imaginaire au bout d’un geste sonore, tout en assurant la souplesse et la coordination du jeu d’ensemble, dans un sentiment de plénitude et de totale liberté. Cela devait reposer sur l’écoute, le regard, et, suprême qualité, l’instinct, la résonance interne des trois protagonistes : Lionel, l’orchestre et moi-même, avec une complicité et une agilité quasi féline !!!
LM : Je ne voulais pas simplement improviser comme on peut le faire dans une rencontre impromptue puisque l’évènement était préparé. De plus, quand il y a un texte j’aime improviser dans le texte, en fonction et avec le texte. Il s’agit d’une œuvre si colossale, il me fallait la connaitre. N’étant pas un bon analyste, ayant besoin de comprendre en vivant la partition, j’ai commencé à relever chaque partie, puis je les ai apprise. C’était le défi numéro 1, ensuite je savais que j’avais les outils pour l’aventure…
Comment s’est passée l’intégration de Lionel au sein de l’orchestre ?
DK : Magnifiquement. Les membres de l’orchestre l’ont accueilli en confrère,comme l’un d’entre eux, excité par l’idée de laisser place à cet « oiseau de feu », littéralement inspiré, inspirant, virevoltant avec, dans et sur l’orchestre. Chacune, chacun a joué le jeu de la complicité, de l’échange, de l’engagement total au service d’un projet un peu fou mais ô combien stimulant et créatif que l’on doit à Ludovic.
Du concert au disque et à la projection
Est-ce que jouer au milieu d’un orchestre de 65 musiciens était une première ? Quel a été le moment le plus intense ?
LM : Oui tout à fait ! j’ai beaucoup joué en orchestre d’harmonie, j’adorais ! Mais jamais avec un symphonique. Improviser sur un symphonique c’était nouveau, bien que depuis l’adolescence je travaille en jouant sur des disques en rêvant cette rencontre. Quelle incroyable et puissante sensation ! Une grosse vague, énorme, une pente immense à monter et redescendre… Le moment le plus intense
a été la rencontre pour la première et dernière répétition. Je me suis arrêté sur la route devant le Rhône et j’ai joué l’ouverture pour me donner de la force, ensuite j’ai rejoint l’orchestre. Dès les premières notes je me suis fondu dans celui-ci, jouant telle partie avec les contrebasses, tel trait avec le hautbois, les musiciens ont vu que j’avais travaillé la partition, que je la connaissais, que j’avais les codes, que nous avions les mêmes codes… c’était parti !
Votre « Oiseau de feu » a été plébiscité par la presse et le public chanceux qui a pu assisté à l’unique représentation. Envisagez-vous une reprise du spectacle ou une autre collaboration ?
DK : Bien sûr, telle est l’intention. Il faut pour cela proposer le projet à des orchestres existants, Ose! ayant clos ses activités, orchestres flexibles, audacieux, qui accepteront ce challenge, car c’en est un véritablement. Bien sûr la transgression n’est que temporaire, avec l’idée du concert tripartite entre grande impro sax seul, oiseau de feu élargi, orchestre et sax, oiseau de feu dans sa version originale, l’équilibre est rétabli. Stravinsky pourrait s’en réjouir lui qui aimait les ruptures de styles, les avancées en terre sonore nouvelle.
LM : Après la représentation à l’opéra de Saint Etienne, Daniel a dit, « ce soir la poésie a gagnée »… c’est une rencontre et un pari unique que Ludovic a organisé. Nous espérons que la sortie du disque et du film que nous donnerons dans deux cinémas (Lyon et Saint Etienne) donnera envie à d’autres symphoniques. C’est aussi le but, cela a été unique, c’est une première, que cela devienne une suite !
Projection-conférence-concert le 23 avril à Cinéma Lumière Fourmi à Lyon et le 24 à la Médiathèque de Saint-Etienne. Sortie de l’album L’Oiseau de feu le 24 avril
Une rencontre artistique initiée par le Rhino Jazz(s) Festival